Brève histoire de transmission de J. Grimault (28/03/13)

Brève histoire de transmission de J. Grimault (28/03/13)

Message par chephane » 28 Mars 2013, 23:11

Une brève histoire de transmission de Jacques Grimault

En 1984, le linguiste et sémioticien Thomas Albert Sebeok (1920-2001) fut chargé par l’Office of Nuclear Waste Isolation (Office pour l’Isolation des Déchets Nucléaires) et par un groupe d’autres institutions, de préparer des réponses à une question posée par la US Nuclear Regulatory Commission (Commission Américaine des Réglementations en Matière Nucléaire).


Le gouvernement américain avait sélectionné, sur le territoire des Etats-Unis, plusieurs zones désertiques où il avait l’intention d’ensevelir les déchets nucléaires, selon l’idée qu’il était aisé de protéger ces sites de toute invasion. Cependant, comme ces déchets mortels ont une demi-vie de plusieurs dizaines de milliers d’années, il fallait trouver un moyen de protéger les populations de toute intrusion future qui risquerait d’avoir pour résultat l’anéantissement de l’humanité, car dix mille ans sont largement plus qu’il n’en faut pour assister à l’épanouissement et à la chute de grands empires et civilisations (quelques siècles seulement après la disparition du dernier pharaon, la possibilité de lire les hiéroglyphes avait disparu, de sorte qu’il est concevable que l’humanité pourrait connaître un nouvel “Age Sombre” comme celui qui a suivi le Déclin de l’Age d’Or en Grèce, ou la chute de l’Empire romain). La question posée à Sebeok était claire et simple :

« Comment avertirons-nous ceux du futur de ce danger ? »


Umberto Eco commente les réponses de celui-ci :

« Presqu’immédiatement, Sebeok écarta la possibilité de toute communication verbale et de tout type de signaux électriques − car ils nécessitent une source de courant constante −, de tout type de message olfactif − car ils sont tous de brève durée −, et de toute espèce d’idéogrammes basés sur une convention. Même un langage pictographique semblait problématique…
Sebeok analysa une image provenant d’une antique culture primitive, où l’on pouvait sans aucun doute reconnaître des figures humaines, mais où il est difficile de distinguer ce qu’ils sont en train de faire : danser ? Combattre ? Chasser ?

Une autre solution serait d’établir des segments temporels de trois générations chacun (calculant que dans toute civilisation le langage ne s’altère pas au-delà de toute reconnaissance entre grands-parents et petits-enfants), en donnant l’instruction qu’à la fin de chaque segment le message soit reformulé, adapté aux conventions sémiotiques en vigueur à cette époque. Mais même cette solution a recours à exactement la sorte de continuité que la question originale met en doute.

Une autre solution était de remplir de messages toutes les zones dangereuses dans tous les systèmes sémiotiques et languages connus, le raisonnement étant qu’il était statistiquement probable qu’au moins un de ces messages serait compréhensible pour les visiteurs de l’avenir : même si seulement une partie de ces messages pouvait être déchiffrée, ils constitueraient tout de même une sorte de Pierre de Rosette qui permettrait aux visiteurs de traduire tout le reste…

Mais même cette solution présupposait au moins une faible forme de continuité culturelle.

La seule solution qui restait envisageable était d’instituer une sorte de “clergé” de scientifiques nucléaires, anthropologues, linguistes et psychologues, supposés se perpétuer par cooptation de nouveaux membres. Cette caste pourrait conserver vivante la connaissance du danger, en créant des mythes et légendes sur ce thème. Même si, au fil du temps, ces “prêtres” perdaient la notion précise du péril dont ils étaient chargés de protéger l’humanité, il resterait cependant, même dans une éventuelle situation de barbarisme, des tabous obscurs mais efficaces.

Il est curieux de constater qu’après avoir été mis en présence de quantité de types de langage universel, le choix soit finalement tombé sur une solution 'narrative', laissant supposer une nouvelle fois ce qui s’est réellement passé il y a des millénaires.
L’égyptien a disparu, ainsi que toutes les autres langues primordiales parfaites et entières. Et ce qui reste de tout cela ne sont que des mythes, des récits codés sans queue ni tête, ou dont le code a été oublié depuis longtemps.
Et malgré tout, ces récits sont capables de garder notre intérêt en éveil, dans nos efforts désespérés pour les déchiffrer. »
(Umberto Eco, The Search For The Perfect Language (A la recherche du langage parfait), 1995, Blackwell, Oxford. England).


N’est-il pas intéressant que le sémioticien Umberto Eco ait suggéré l’idée que nos ancêtres lointains pourraient avoir eu connaissance d’un grand péril menaçant l’humanité, et que − tout comme l’armée et Sebeok − ils aient organisé des séances de “remue-méninges” pour trouver comment transmettre avec sûreté cette information aux générations suivantes ?

Jacques Grimault
Le problème avec les citations sur internet, c'est qu'on peut jamais vraiment savoir si elles sont authentiques
Abraham LINCOLN
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Re: Une brève histoire de transmission de Jacques Grimault

Message par Gaïa22 » 28 Mars 2013, 23:55

MA GNI FI QUE !! Merci
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Re: Une brève histoire de transmission de Jacques Grimault

Message par Sirius » 06 Mars 2014, 20:33

Génial !

Envisagé de ce point de vue, on se rend compte qu'il y a vraiment nécessité de comprendre les différentes cultures, passées et présentes, pour retrouver le message commun qu'elles souhaitent nous transmettre à travers les âges. Se mettre en quelque sorte dans le rôle de ceux qui ont un message à adresser à leurs descendants est un bon exercice de réflexion et de prise de conscience !

Vraiment intéressant ! Merci à toi Chephane !
Sirius
 
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Re: Une brève histoire de transmission de Jacques Grimault

Message par Aiyle » 07 Mars 2014, 01:39

En effet c'est intrigant de voir qu'il ai émit cette idée. Mais se qui l'ai plus, c'est la solution au problème de la transmission du savoir dans le temps. "instituer une sorte de “clergé” de scientifiques nucléaires, anthropologues, linguistes et psychologues". J'aimerai bien voir des mythe sur le danger nucléaire, genre zones sacré de la plaine des dieux de la mort. Celui qui y pénètre reçois la mort. Mais est ce que cela veut dire que les mythe de la "fin par le feu" n'est que purement symbolique? Vraiment? La Bible et l’apocalypse, Ragnarök, Les mayas et leur calendrier ect. Tout leur mythe avec la lutte des dieux contre leur ennemies dans une bataille final. Tout sa n'a de valeur que la symbolique?
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Re: Une brève histoire de transmission de Jacques Grimault

Message par Dj-ry » 07 Mars 2014, 09:25

excellent !
Toute vérité passe par trois étapes, d’abord elle est ridiculisée ensuite elle est violemment combattue et enfin elle est acceptée comme une évidence.(A Schopenhauer)
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